Un petit génie

-« Biberon !!!!… » Le cri a transpercé la pénombre. J’essaie de m’y habituer. C’est le même traumatisme toutes les nuits depuis que nous sommes revenus de la maternité. Il faut que je m’y fasse : j’ai enfanté un bébé qui parle depuis sa naissance. Malgré mes douleurs, je me souviens de la consternation qu’il a jeté en salle d’accouchement quand, en apparaissant, il s’est écrié d’un ton jubilatoire :

-« Salut à tous !! »

La sage-femme, au teint sec et à la mine sévère, n’était pas d’un tempérament particulièrement primesautier. Elle  a cru que c’est moi qui risquais une plaisanterie.

-« Ca vous amuse ?? »

Dans l’état où j’étais, je me trouvais bien loin d’avoir envie de rire.

Bertrand était pour tant un bébé ordinaire. Petit, rabougri, fripé, on ne distinguait qu’à peine ses jolis petits yeux bleus qui ressemblaient tellement à ceux de son père…. Mais alors quelle voix !!!

A la maternité, les infirmières rigolaient franchement lorsque Bertrand leur donnait ses ordres.

-« Et mon bonnet bleu ? Où est-il mon bonnet bleu ? »

Lors des visites traditionnelles de la famille, il était infernal :

-« Le premier qui me demande à qui je ressemble, il prend mon pied quelque part… »

Il s’est disputé avec ma belle-mère en lui faisant remarquer qu’elle devrait changer de parfum.

Belle-maman s’est retournée d’un air pincé vers moi en critiquant l’éducation que je lui donnais alors que je n’avais encore rien fait dans ce domaine. Elle n’ajouta rien mais, dans ses yeux, je lus une profonde interrogation qui la taraudait  depuis 10 ans : qu’est-ce que son fils avait bien pu me trouver ?

Le pire c’est que Bertrand formule des phrases parfaites comme vous et moi. Je devrais dire même mieux que vous et moi, puisqu’en plus, Monsieur se permet de nous reprendre lorsque nous faisons des fautes de français.

Tout ce que la pédiatrie compte de vedettes internationales s’est empressé au chevet de son berceau. Le dernier venu est un médecin américain de renommée mondiale qui s’est spécialement déplacé de San Francisco. Après avoir examiné mon fils, il m’a dit que tout ça était extrêmement curieux. Je lui ai répondu que j’avais remarqué, en effet, et que je le remerciais vivement de ce précieux diagnostic.

Comme personne ne trouvait d’explication rationnelle, les médecins se sont tournés vers moi d’un œil soupçonneux. J’ai été examinée en détails : ils étaient à deux doigts de me suspecter d’appartenir à une colonie d’extraterrestres, genre « envahisseurs » qui se serait subrepticement infiltré au sein de la population. J’ai du produire un état-civil familial impeccable, couvrant plusieurs générations, pour démontrer que j’étais issue d’une famille parfaitement honorable qui ne devait rien au surnaturel. Je pensais à la mine offusquée qu’aurait prise mon regrettée papa, vieux paysan attaché à sa terre ancestrale, s’il avait été soupçonné de venir d’un autre monde.

Les journalistes se sont aussi précipités. Au début, c’était plutôt flatteur. Mais je me suis rapidement aperçue que les questions étaient d’un intérêt élevé :

-« Quel effet ça vous fait d’avoir un bébé qui parle ?… »

J’ai fermé ma porte.

Yves, mon époux est un peu dépassé par les évènements. Il dit, qu’après tout, il suffit de faire la conversation à notre fils et puis tout ira bien.

-« Fais attention à ce que le biberon ne soit pas trop chaud. Hier, j’ai failli me brûler… » 

Pour le moment, les 58 centimètres d’être vivant auxquels j’ai donné le jour, sont en train de me donner leurs instructions à 3 heures du matin dans ma cuisine. J’ai du mal à garder les yeux ouverts et la raison en place. Mais l’orateur finit par absorber son biberon et se rendort sereinement.

Je retourne dans mon lit en ayant maintenant du mal à m’endormir.  Comment un bébé de 6 semaines peut-il s’exprimer comme un adulte ? Certes les spécialistes affirment qu’un bébé peut entendre les sons dans le ventre de sa mère, mais ce serait le premier à comprendre et à maîtriser notre langage. J’en suis venue à me dire qu’il vaut mieux ne pas chercher d’explication, préoccupée que j’étais par la gestion quotidienne des conséquences de cette anomalie.

Lorsque nous sortons au Parc, Bertrand invective joyeusement les passants qui se penchent sur son landau. Se trouvant, par ailleurs, parfaitement normal, il a essayé d’apprendre à parler aux autres bébés. Depuis, les parents s’écartent à vive allure ou pressent le pas et leur poussette chaque fois que je m’approche du bac à sable.

Bertrand adore, en outre, les plaisanteries voire même les blagues un peu lourdes. Dans les magasins, c’est lui qui passe les commandes : la boulangère n’a pas encore compris l’origine de la voix qui lui demande si elle a de belles miches avant de s’étrangler de rire. Je ne sais plus ou me mettre ni ou mettre mon enfant.

A la maison, je suis tranquille quand il dort. Le chat Nestor grimpe souvent sur la commode de sa chambre pour l’observer longuement comme s’il cherchait aussi à comprendre cette curiosité. Parfois, j’entends que l’enfant et l’animal ont des conversations étranges.

A l’heure du déjeuner, il m’arrive de croire que j’ai un bébé ordinaire. Assis sur sa chaise haute, Bertrand absorbe maladroitement sa nourriture. Comme tous les bébés, il finit généralement son repas avec le visage barbouillé de yaourt ou de purée. Si seulement il pouvait se dispenser de soupirer un vigoureux :

-« Ah ! J’ai bien bouffé… »

Cinq heures du matin, je ne me rendormirai pas. J’ai un peu mal à la tête. Heureusement, aujourd’hui c’est dimanche.  Avant sa naissance, nous avions passé du temps a agrémenter sa chambre d’enfant, il a fallu tout changer parce que ça  ne lui plaisait pas. La tapisserie enfantine était « débile ». Le petit tourniquet musical qui est supposé endormir les enfants lui faisait l’effet exactement contraire. Les grosses peluches l’effrayaient dans la pénombre. Bref, rien ne convenait.  Il est vrai que ce que les parents croient faire pour les enfants, ils le réalisent souvent pour eux-mêmes.

Je me suis dit qu’il fallait peut-être l’inscrire à l’école en raison de ses capacités avancées. Lorsqu’elle s’est rendue compte que son futur élève avait trois mois, la directrice a déchiré la feuille d’inscription et m’a demandé si je comprenais bien ce que je lui demandais, si j’avais des ennuis, comment j’allais….. Même mon médecin n’a pas d’idée précise sur la question, alors moi….

La situation va en s’aggravant. Non seulement je ne peux pas adresser à Bertrand les mignardises habituelles d’une mère à son bébé, mais il faut lui lire le soir des livres de philosophie d’un niveau élevé en tous cas nettement au-dessus des habitudes culturelles de notre couple. Bertrand adore ratiociner sur le sens de l’existence. Au lieu d’étudier
la Petite Sirène, nous en sommes donc venu à lire Camus après avoir expédié Sartre en quelques soirées.  Je récupère au moins quelques années d’insuffisances littéraires personnelles. Le chat assiste à nos lectures en prenant l’air très intéressé.

Yves commence à se retourner mollement dans le lit. Il ne va  pas tarder à se réveiller. Lui, au moins aura passer une bonne nuit.  Je m’interroge parfois sur l’avenir que cet enfant se prépare. Le baccalauréat à 7 ans ? l’agrégation à 12 ans ? …

Je me suis demandé s’il ne fallait pas que je fasse un deuxième enfant pour que Bertrand est sous les yeux l’exemplaire d’un bébé « vrai », du moins de ce qu’on attend généralement d’un enfant âgé de quelques semaines ou quelques mois. Mais je me suis dit que le second ou la seconde pouvait aussi très bien présenté la même anomalie. Je ne me vois pas arbitrer les joutes verbales de deux bébés encore dans les couches.

Pour corser la situation, Bertrand a voulu apprendre les langues étrangères. J’ai catégoriquement refusé. Je n’ai aucune envie d’avoir un enfant polyglotte à 6 mois et d’entendre parler chinois à la table familiale. Ca commence à bien faire comme ça.

J’ai essayé d’avoir une conversation cohérente avec mon fils. D’homme à homme, comme il me l’a déclaré d’un air goguenard. Je lui ai expliqué que la situation était fondamentalement anormale, qu’un enfant de son âge gazouillait, et que sa mère généralement pouvait lui susurrer des petits mots gentils. Idiots, mais gentils.

-« Ma pauvre maman, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?… »

C’était la première fois qu’il m’appelait sa pauvre maman, je me suis dit que ce n’était pas très bon signe. De plus, il avait encore raison, il ne pouvait pas grand-chose à la situation. Je ne pouvais pas décemment lui demander de faire semblant de ne pas parler. Pour ne rien arranger, il parle distinctement sans buter sur les mots. Je lui ai fait remarquer que les enfants normaux zézayent quand ils commencent à s’exprimer, eux au moins ! Il m’a répondu qu’il était navré, qu’il allait essayer de bégayer, mais qu’il fallait que je comprenne que ce n’était pas très facile pour en enfant de trois mois qui n’a pas l’habitude. Les jours suivants, il essaya de zozoter consciencieusement pour me faire plaisir, mais ça n’a pas durer longtemps. La nature, enfin sa nature, a vite repris le dessus.

-« Françoise !!!!!! »  Je suis de nouveau tirée de mon sommeil par un coup de clairon. J’ai du finir par me rendormir tout de même. C’est Yves qui rentre dans la chambre en plein désarroi. Il balbutie péniblement. Je subodore un nouveau désastre : 

-« Il a appris à parler au chat !!! » 

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