Le pot de Dumoulin

Dumoulin s’en va. La nouvelle avait déferlé dans les bureaux depuis le début de l’après-midi.

Beaucoup d’employés refaisaient soudainement surface. Des sourires décrispaient les visages. Quelques uns étaient encore incrédules et cherchaient confirmation :

-« Alors, c’est vrai…. Il s’en va ? »

Chez les plus jeunes dans l’entreprise, c’était la joie qui dominait. D’autres, plus expérimentés, restaient sur la réserve. Ils attiraient l’attention sur le risque de voir succéder la peste au choléra.

Dumoulin était le Directeur des Ressources Humaines. Si le soulagement se répandait dans  les étages de l’entreprise, en cette chaude journée de la fin juin, c’est que Dumoulin était et avait toujours été une peau de vache. Largement autodidacte, il avait fait sa carrière en écrasant de son mépris tout être humain passant dans son champ visuel. Les quelques courageux qui avaient réussi à l’approcher dans son bureau, avaient essuyé sarcasmes et ricanements dès qu’ils avaient osé proférer une demande sortant de l’ordinaire. Les seuls à échapper à ce harcèlement disposaient d’un bureau au septième étage, proche de la direction. Accédant à la « magistrature suprême » de directeur des ressources humaines, il avait parachevé son œuvre par un invraisemblable système de notation du personnel. Un barème dont il avait soigneusement compliqué les mécanismes de manière à être le seul à pouvoir le maîtriser. Les salariés obtenaient ou perdaient des points en fonction de leurs faits et gestes au jour le jour. Il était assez vraisemblable qu’être surpris à la cafétéria coûtait quelques points, mais personne n’avait encore compris pourquoi et combien.  Dumoulin disposait donc une base de données dont il tirait quotidiennement des courbes supposées rendre compte des « performances » de chacun.

Il y avait bien longtemps évidemment que les représentants du personnel avaient été mis au pas. Les récalcitrants avaient été rapidement remerciés dans les formes légales. Dumoulin savait s’entourer des meilleurs juristes du travail qu’il tenait en mains grâce à des appointements exceptionnels.

La direction était aux anges. Les entretiens fastidieux d’évaluation au cours desquels chaque salarié essayait laborieusement de justifier son activité quotidienne avaient été supprimés. Ce n’était même plus la peine de parler aux intéressés, puisque les supérieurs disposaient d’un compte-rendu automatique de leur existence en « temps réel ». Chaque semaine, une « charrette » de condamnés, dont la courbe commençait à piquer du nez, s’envolait pour le septième étage pour une explication des gravures. La direction du Groupe envisageait, elle, une extension internationale du « système-Dumoulin ».

Apparemment, Dumoulin prenait donc une retraite, que ses patrons qualifieraient sûrement de « bien méritée ». Marie-Rose, sa secrétaire, était d’ores et déjà passée dans les bureaux pour collecter les fonds traditionnels pour « le petit cadeau de M.Dumoulin ». Elle était à l’image de l’individu qu’elle servait avec dévotion. Grande, sèche, hautaine, le regard acéré derrière des lunettes dont le design était d’une autre époque, elle était le cerbère intraitable qui avait filtré, pendant des années, toute personne ou toute information ayant l’ambition de parvenir à son maître. Personne ne savait plus comment et pourquoi s’était formé le couple infernal Marie-Rose – Dumoulin. Mais le fait était là : il y avait entre eux une connivence diabolique qui n’avait nul besoin de communication orale. Ce que pensait l’un, l’autre le disait et inversement.

 Elle avait été plus que froidement accueillie dans sa tournée financière. A certains qui l’avaient renvoyée sans mettre un sous dans son enveloppe, elle n’avait pu s’empêcher de marmonner :

-« Quand je pense à tout ce que M.Dumoulin a fait pour vous !!!… »

Personnellement, je n’avais pas envie d’avoir des histoires avec Marie-Rose. Elle m’était fortement antipathique, mais la stratégie la plus élémentaire conseillait la prudence : personne ne savait encore quelle nouvelle affectation elle recevrait.  En me détournant légèrement de son regard, je réussis à glisser 1 euro symbolique dans sa cagnotte de papier. J’eus l’impression qu’à l’aide d’une subtile palpation de l’enveloppe, elle compris ma manœuvre et qu’en croyant éviter sa rancune, j’avais fait le nécessaire pour l’amplifier.

L’inévitable pot de départ allait se tenir le vendredi après-midi suivant dans la grande salle des réunions. L’entreprise, spécialisée dans la vente de logiciels, avait installé ses 1300 employés sur sept étages. Bien que sa fréquentation n’était pas vraiment souhaitée par  la hiérarchie, la cafétéria de chacun des étages servait de point de ralliement, comme dans tous les lieux de travail. Pendant toute la semaine, la retraite de Dumoulin fut commentée, analysée, décortiquée. C’est curieux comme les hommes les plus haïs suscitent le plus de conversations. Dumoulin faisait peur et, par conséquent, il fascinait. Le destin de Marie-Rose faisait également l’objet des interrogations.

Un des points qui faisait problème était la conduite à tenir pour le vendredi suivant. Fallait-il assister à la cérémonie de Dumoulin ou pas ? Vu la vénération de la direction pour Dumoulin,  le risque était grand qu’une absence fut remarquée et que la « courbe-Dumoulin » des audacieux ne connût une décroissance brusque. La rumeur insistait sur le fait que les « espions » de la direction feraient sûrement le tour des bureaux pour repérer ceux qui n’entendaient pas célébrer le départ de l’intéressé.

Pour ma part, en plus d’une aversion largement partagée avec mes collègues pour Dumoulin, j’avais et j’ai toujours les pots en horreur. Tout y est convenu, apprêté, surfait : les sourires de façade, les blagues poussives, les cadeaux sans intérêt, les petits morceaux d’une quiche lorraine écoeurante… et puis surtout les discours directoriaux au mieux enjôleurs au pire pontifiants, mais toujours insipides, lénifiants, sans esprit. La réponse du pauvre et principal intéressé n’a généralement  rien à envier au laïus du supérieur hiérarchique : gênée ou faussement modeste, elle inspire davantage la pitié que la sympathie.

J’avais toujours rêvé d’un discours de départ sur le thème : « Ouf, enfin je m’en vais de ce trou à rats… ». Il m’était même arrivé de m’étouffer de rire en mimant la scène à des collègues que j’incitais à imaginer la tête effarée des membres de notre direction alignés pour entendre cette déclaration imaginaire.

Le jeudi soir, comme chaque semaine, une note interne signée Dumoulin désigna les employés dont la courbe avait baissé de plus de 5% en une semaine et qui, en conséquence, devaient aller s’en expliquer le lendemain matin à la direction.

Le vendredi après-midi, vers 16 heures, des cortèges d’employés se formèrent en direction de la salle de réunion. Par crainte ou par curiosité, la plupart de ceux qui avaient eu des velléités d’absence étaient là. Je quittais moi-même mes affaires vers 15 heures 55 en organisant mentalement mon week-end. Au moment où je pénétrais dans le sein des seins de l’entreprise, une vingtaine de personnes étaient déjà présentes, chuchotant à voix basse. Le léger bruissement de voix se faisait entendre malgré l’épaisse moquette grise du sol et des murs qui amortissait les bruits. Les tables avaient été repoussées. Au fond le bar avait été dressé. Les inévitables quiches lorraines étaient de la partie. Quelques serveurs, de blanc vêtus, attendaient, les bras croisés, l’œil morne, l’air blasé. Un maître d’hôtel affairé s’assurait des derniers détails d’un coup d’œil qu’il voulait professionnel.

Je n’avais envie de parler à personne. Je suffoquais à la seule perspective de participer à l’échange de banalités qui « agrémentaient » obligatoirement ce genre de circonstances. Je consentais néanmoins à quelques sourires à ceux de mes collègues que je savais dans le même état d’esprit que moi.

Marie-Rose était là. Elle s’arrangeait pour se faire discrète tout en étant clairement vue par l’ensemble de la salle. Elle avait un mouchoir pressé entre ses doigts, laissant entendre par là qu’elle pourrait bien se laisser submerger par l’émotion pour la première fois depuis 30 ans. Son message au reste du personnel, et surtout à la direction, était clair : elle, au moins, comprenait le vide sidéral qu’allait laisser le départ de Dumoulin.

Les principaux acteurs faisaient attendre leur entrée. Imperceptiblement, la tension grimpait au fur et à mesure que la salle se remplissait. Chacun sentait confusément que la pièce qui allait se jouer n’allait pas manquer de surprises.

Avec 20 minutes de retard, ils entrèrent. En tête, Verdier le directeur général. Il tenait Dumoulin par le coude, semblant terminer avec lui une conversation souriante. A ses cotés, un individu, que je ne connaissais pas : grand et noir de cheveu, la moustache bien taillée, la démarche énergique. J’appris plus tard que c’était un envoyé de la direction du Groupe qui avait tenu à marquer sa présence. Derrière le trio de tête, suivaient un escadron de chefs de service, tous inféodés à Verdier. Chacun trouva spontanément sa place dans l’ordre protocolaire autour du directeur.

Celui-ci claqua des mains pour obtenir le silence. Planté devant le bar, en vis-à-vis de Dumoulin,  il allait nous asséner l’inévitable discours.

« Mon cher Dumoulin….. »

Et puis tout y passa : les remerciements d’usage à l’envoyé spécial du Groupe,  la retraite « bien méritée », le début de carrière de Dumoulin au bas de l’échelle, ses progrès dus à des efforts constants… Verdier ne manqua pas l’occasion de souligner que l’exemple de Dumoulin montrait que l’entreprise savait discerner et récompenser le dévouement et le travail au moins autant que le niveau de diplômes…. Lui-même, d’ailleurs, s’était élevé « à la force du poignet ».

Des regards s’échangeaient entre salariés. Chacun savait que Verdier devait sa place à son père, un des principaux actionnaires du groupe. Le seul exploit de son accession au siège suprême avait été de changer intégralement le mobilier de son bureau aux frais de l’entreprise. Mais les imprudents qui avaient haussé les sourcils reprirent rapidement une attitude neutre.

Pendant son éloge, je regardais Dumoulin. Pour autant que la rumeur publique pouvait le savoir, il était célibataire. D’ailleurs, je pensais que personne ne pouvait coexister durablement avec cet individu. Tout en lui donnait l’envie de fuir. C’était un homme sec, nerveux, de haute stature. Ses yeux perçaient ses interlocuteurs derrière des lunettes aux montures argentées. Ses lèvres fines dessinaient à cet instant un rictus qui pouvait être pris pour un sourire de circonstance. Il toisait l’assistance d’un regard circulaire où pouvait se lire l’arrogance, l’ironie et sans doute le mépris.

Verdier, les mains jointes, finissait son discours. Il avait déjà dépassé les plaisanteries d’usage et les citations littéraires dont il raffolait. On peut être un grand manager et un homme de culture !! A la péroraison de son intervention, il s’efforça de mettre une pointe d’émotion dans la voix :

« Mon cher Dumoulin, quel vide allez-vous laisser !!… Vous nous manquez déjà… »

Dans l’assistance, certains ne purent éviter un léger sourire à l’évocation de ses regrets. Leurs courbes de performance devaient s’en ressentir quelques jours plus tard.

Verdier passa la parole à l’envoyé spécial du Groupe. Celui-ci avait visiblement cette fonction particulière dans la peau. Il débita les fadaises d’usage mais avec cette touche de professionnalisme qui suscitait la fascination. Il souligna le modernisme et la capacité d’adaptation de l’entreprise. Il glorifia l’apport des « courbes Dumoulin » dans la gestion des ressources humaines du Groupe, laissant entendre ainsi que les courbes survivraient à leur créateur.

Il fut applaudi. Chacun se sentant épié, il n’était pas question de reculer devant un battement de mains en prenant le risque ainsi de voir sa côte fléchir du jour au lendemain.

C’était au tour de Dumoulin. Les mains derrière le dos, il s’avança d’un pas. Son regard fit une dernière fois le tour de la salle. J’eus l’impression que l’arrogance constante de son expression s’était encore accentuée. Il s’éclaircit la voix :

« Mesdames, Messieurs…. »

Dumoulin respecta un court silence après cette introduction. Il ménageait ses effets. Si des mouches avaient été présentes, l’usage aurait voulu qu’on les entende voler.

« Je n’aurais qu’un mot : Ouf ! Je pars enfin de ce trou à rats… ».

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