Le retour de Ben-Hur

Maurice Dumontier se retourne pour la dixième fois dans son lit. Pendant un instant, il retrouve une position qui le décontracte un peu et puis ses tourments reprennent le dessus. Il crève de chaud et retire une couverture. Cinq minutes plus tard il a froid et se recouvre de nouveau. Maurice se dit que, rationnellement, on ne peut pas souffrir à la fois de la chaleur et du froid. Il en déduit qu’il ne sait plus ce qu’il veut.

Calmer sa respiration, détendre ses muscles, se vider l’esprit, Maurice Dumontier a tout essayé. Depuis des semaines, il ne dort plus correctement. Il évite les somnifères, le médecin lui a démontré qu’il encourait un risque d’accoutumance. Malgré son anxiété chronique, Maurice devine que le corps médical a raison.

Le cadran lumineux de son réveil affiche une heure quinze. Il a l’impression qu’il marquait déjà une heure quatorze, il y a trois quarts d’heure. Maurice pense qu’il ne va pas beaucoup dormir, et puis il sait que plus il se dit qu’il ne va pas dormir, plus il aura du mal à trouver le sommeil. En tous cas, regarder le réveille-matin toutes les dix minutes, ça n’arrange rien. Maurice exécute de nouveau un demi-tour.

Il a passé la soirée devant son téléviseur espérant tromper son ennui en revisitant « Ben Hur ». Même pendant la célèbre course de chars, il n’a pas réussi à oublier son spleen. Les images ont défilé sans retenir un instant son attention.

Couché sur le coté, le sommeil ne vient toujours pas. Il s’allonge sur le dos, retire un oreiller, puis change d’avis. Il s’oblige à réfléchir à quelque chose de gai. Mais Maurice ne vit plus beaucoup dans la jovialité. Bernadette, sa femme l’a quitté voilà deux ans. Elle s’ennuyait à mourir et n’a pas manqué de le lui faire savoir. Pendant ses dix années de mariage, Maurice a enchaîné les journées sans entrain, sans passion, sans les vivre vraiment. Il a du subir les remontrances de son épouse, son amertume, son départ. Ses enfants aussi ont déserté son quotidien pour en bâtir un autre. Au bureau, Maurice Dumontier ne figure plus parmi les vendeurs les plus performants. On ne lui a pas encore montré la porte, mais il doit lutter pour garder son emploi et ne pas se retrouver sur le pavé.

Aujourd’hui, la réunion hebdomadaire de compte-rendu a été houleuse. Mercadier, le nouveau directeur des ventes, est pétri de principes de management : il veut des « battants », il exige des résultats. Il n’a pas hésité à montrer le chiffre d’affaires des uns et des autres. Bien entendu, Barbarin, un jeune prétentieux venait largement en tête du palmarès du mois. Mercadier l’a chaleureusement félicité devant le front des troupes. Barbarin, plus hypocrite que jamais, a trouvé le moyen de prendre l’air confus.

Maurice se lève. Le seul fait de penser à la tête de Barbarin lui donne envie de marcher. Il se rend à la cuisine, se sert un verre d’eau. Le chat est là, tendant un regard implorant. Maurice verse quelques croquettes dans sa mangeoire :

-« Tu t’en fous de Barbarin, toi, hein ? »          

Il jette un coup d’œil par la fenêtre : beaucoup de lumières ponctuent encore la façade de l’immeuble d’en face. Maurice se dit qu’il habite peut-être un quartier d’insomniaques. Y aurait-il un microclimat malsain ?

Il rit sarcastiquement de sa propre plaisanterie. Et puis, c’est de nouveau la pénombre de sa chambre. Le sommier qui grince et les couvertures qui se referment sur sa lassitude.

Maurice figurait dans les derniers rangs du classement par le montant de ses ventes. Il a essayé d’argumenter : il vend peut-être moins de logiciels que les autres, mais il prend le temps de satisfaire ses clients. Lui, il a moins de réclamations que ses collègues, ajouta-t-il en jetant un regard mauvais du coté de Barbarin.

Maurice pense qu’il aurait du être encore plus cinglant. Mais lorsqu’il siège en réunion, les bonnes répliques ne lui viennent pas toujours à l’esprit. Dans le passé, il savait mieux se défendre, la répartie jaillissait facilement. Maintenant il est vite débordé, il s’en veut de se laisser déstabiliser  trop aisément par des plus jeunes.

La prochaine fois, il se paiera la tête de Barbarin. Il ne sait pas encore comment, mais il faut qu’il trouve. A 48 ans, Maurice n’est pas fini, non mais, alors !

Un instant, il revoit le visage hargneux et tendu de Charlton Heston durant la course de chars. Il a pris un départ prudent, Ben-Hur. Devant lui deux engins, conduits par une horde de chevaux fumants soulèvent un véritable ouragan de poussière. Les deux auriges, Maurice les reconnaît clairement, c’est Barbarin, les lunettes et la cravate en bataille et Mercadier qui tient la corde avec maestria pour le moment. Barbarin a un rictus mauvais au lèvres : il veut la place de Mercadier et il est prêt à la conquérir par tous les moyens. Il lui jette à la figure la courbe des son chiffre d’affaires. Mercadier a un sourire supérieur et narquois, conduisant son attelage d’une main de maître, avec élégance. Il fait clairement comprendre à son concurrent qu’il devra encore faire ses classes. Ben-Hur s’accroche en attendant patiemment son heure.

Lui, Maurice suit la course de loin. Il est assis dans l’herbe, Bernadette a posé sa tête sur ses jambes allongées. C’est le début de leur union. Sous un chaud soleil de printemps, elle le  regarde depuis le sol, de ses yeux clairs et confiants, tout en effeuillant une marguerite. Maurice lui passe doucement la main dans ses cheveux de soie. Il sait déjà qu’elle voudra bien être sa femme. Il ne faut pas qu’elle lui échappe. Il doit se montrer solide et viril.

Soudain au loin, les chars de Barbarin et de Mercadier s’accrochent. Les deux partent dans le décor. Ben-Hur a la route dégagée devant lui : il hurle sa joie. Barbarin ressort d’un fossé, le col de chemise arraché, le visage en sang, les lunettes brisées ne tiennent plus sur le nez. Mercadier, toujours plus malin que les autres, a réussi à sauter en marche sur le char de Ben-Hur et essaie de déloger le grand Charlton de sa place. Mais, il est écrit que Ben-Hur doit gagner, donc Mercadier prend un coup de pied dans les parties et se retrouve dans la poussière.

Maurice bondit, exulte. Bernadette sursaute et lui demande ce qui lui prend. Maurice tente de la rassurer, il vient simplement de penser à payer son tiers provisionnel. Mauvaise pioche. Bernadette prend un air pincé et lui reproche d’avoir des réflexions fiscales pendant leurs rendez-vous d’amoureux.

Le beau Charlton s’approche, l’allure énergique et virile. Il domine l’espace du haut de son char tiré par huit destroyers flamboyants de sueur. Bernadette est soudain hypnotisée par l’allure mâle et vigoureuse que dégage le héros. Il se penche vers elle et d’un mouvement souple, l’emporte avec lui dans un fracas d’enfer.

Maurice tend les bras vers sa belle dans un geste dérisoire, mais il comprend : avec sa 4L, ses traites à payer, son tiers provisionnel, son chat rouquin, et son attaché-case de VRP, il ne fait pas le poids. Il regarde une dernière fois Bernadette s’envoler au loin les cheveux au vent.

-« La France sera découpée en deux. De belles éclaircies au sud… »

Le réveille-matin débite sa litanie habituelle sur le temps qu’il ne fera pas aujourd’hui. Maurice se réveille en sursaut avec un mal de tête épouvantable. L’écran marque six heures une. Surtout ne pas se rendormir.

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