Y’a plus de saison (par Tintin)

Il était une fois le Printemps qui ne revenait pas. En Europe, on abordait déjà le mois d’avril et aucune trace du Printemps ne se profilait dans l’atmosphère. Personne ne savait où il se tenait. Le général Hiver s’en était allé à la fin du mois de mars en grommelant qu’il ne pouvait pas faire le boulot des autres et qu’il en avait assez des heures et des jours supplémentaires. L’Eté résidait encore dans l’hémisphère sud et il avait fait savoir qu’il n’avait pas l’intention d’arriver avant la fête de la musique, comme chaque année, et qu’il fallait qu’on se débrouille sans lui.

Si bien que l’on se trouvait face à une durée de trois mois pendant laquelle il n’y aurait pas de saison. Plus exactement, personne ne savait le nom de la saison que l’on allait traverser dans ce laps de temps.  Le mécontentement gagna les potagers. On assista même à une manifestation de jardiniers, piochon sur l’épaule, au cri de « Rendez-nous le Printemps ! ». Le bruit courait en effet que le Printemps pourrait être retenu en otage, quelque part, par des extrémistes qui entendaient troubler l’ordre des saisons dans nos pays prétendus développés.  La Nature s’en mêla également. Les bourgeons des cerisiers ne savaient plus où donner de la tête et se consultaient entre eux :   

-         Alors, on éclot ou on n’éclot pas ? Il faudrait tout de même savoir !

 La Pluie et le Soleil hésitaient avant d’intervenir et avaient donc choisi de régner à tour de rôle en attendant que des décisions soient prises.  Chez les humains, toute l’activité saisonnière était également déréglée. Les petites robes légères s’impatientaient dans les armoires. Les vendeurs de maillots de bains s’interrogeaient : et si, après avoir kidnappé le Printemps, on venait à nous voler l’Eté ? Les vacances de printemps ne portaient plus de nom. On songea même à les reporter en été, mais on s’aperçut à temps qu’il existait déjà des vacances d’été.

Le mois d’Avril arriva donc maussade sans que personne ne puisse lui dire à quel saint météorologique il devait se vouer. Le 1er mai se présenta sans muguet. Puisque le Printemps était absent, personne n’avait pensé à réveiller la fleur à clochettes blanches pour la prier de bien vouloir fleurir pour les échéances habituelles. Dans les Alpes, les Marmottes ronflaient. Quelques unes qui avaient imprudemment soulevé une paupière, s’étaient rendormies en croyant l’Hiver encore présent.  Des chercheurs réunis en congrès essayèrent d’imaginer plusieurs solutions à ce problème. Certains proposèrent de remplacer le Printemps par l’Automne. Mais comment aurait-on pu organiser la rentrée des classes alors que les élèves n’en étaient pas encore sortis ? Comment aurait-on pu faire tomber les feuilles des arbres alors qu’elles n’avaient pas encore poussé ? Non décidemment, il fallait que l’Automne reste à sa place.

Quelqu’un proposa d’inventer une nouvelle saison qui prendrait place entre l’Hiver et l’Eté. On pourrait la nommer l’Hité. Par souci d’économie d’énergie et de justice sociale, ce serait une saison où la température de l’air resterait constante à 20 degrés pour tout le monde. Les horaires du Soleil et dela Pluie seraient strictement réglementés et identiques du Nord au Sud. Plusieurs savants crurent avoir inventé la saison idéale, celle qui ne ferait pas de discriminations spatiales et qui, de plus, assurerait un développement harmonieux de la Nature.  L’Hité ne vit jamais le jour : les méridionaux se soulevèrent en masse contre ce projet de peur de perdre la douceur de leur climat qui caractérise si bien leur pays et leur tempérament tandis que les gens du Nord tenaient à la nostalgie de leurs cieux gris et nuageux qui a inspiré tant de beaux poèmes à la gloire de leur contrée.

On décida alors d’avoir recours à un Printemps intérimaire. Mais c’était une fonction difficile, il fallait être capable d’assurer subtilement une transition naturelle entre les rigueurs de l’Hiver et les ardeurs de l’Eté, qui, rappelons le, se prélassait encore dans l’hémisphère australe.  On organisa un jury de sélection. Certains candidats se présentèrent beaucoup trop agités : bourrasques, grésils, pluies traversières… Ils furent impitoyablement éliminés. D’autres se crurent originaux en se donnant des airs d’Eté : ciel bleu, température douce, quelques jours de sécheresse de ci de là… Le jury fut rapidement d’avis que l’on avait eu assez d’ennuis avec la canicule de 2003 pour ne pas recommencer.

Finalement, il retînt un Printemps qui venait d’un coin perdu de Province. Ce n’était pas un Printemps exceptionnel : mi figue mi raisin, il savait être doux, mais pas suffisamment pour inciter à se découvrir exagérément. Un peu pluvieux par moment, quelques ardeurs d’ensoleillement par la suite, la Nature allait être contente. On se dit que l’on allait se satisfaire de sa prestation en attendant que l’Eté revienne de ses excursions exotiques. Tout le monde respira, il y avait enfin une saison.  Mais l’aventure devait connaître un rebondissement quand, le 30 mai, le vrai Printemps téléphona de Johannesburg en expliquant qu’il avait été cloué en Afrique du Sud à cause d’une longue grève du trafic aérien dans ce pays. Il allait arriver par le prochain avion puisqu’un accord salarial avait fini par intervenir entre les compagnies et le personnel navigant.  Si bien qu’au 1er juin, à la consternation générale, l’Occident se trouvait doté de deux Printemps : le vrai et son remplaçant. Dès lors, les consultations reprirent de plus belle dans les Chancelleries. D’autant plus que l’intérimaire ne voulait pas céder la place et que certaines populations le trouvaient à leur goût puisqu’il savait doser agréablement les journées chaudes et les moments pluvieux qui faisaient tant de bien à la verdure.  Le vrai Printemps était là et bien là, et n’avait pas l’intention de céder sa place.  On réussit enfin à trouver un accord amiable entre les deux parties jusqu’au solstice d’été le 21 juin. Un jour serait pour le vrai Printemps, l’autre jour la place appartiendrait à son Remplaçant. Le 21 juin, un accordéoniste célèbre salua l’évènement en créant « La Valse du Printemps ». 

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