Au bonheur des français (par Tintin)

Dieu trouve les français atteints de morosité. Il confie la mission à l’Esprit Saint de revitaliser leur moral.

Le premier jour, l’Esprit choisit de frapper Julien Poulichon. Après des études approfondies, Julien mène une carrière brillante d’ingénieur des travaux publics. L’Esprit lui souffle de créer l’autoroute à bouchon. Les français aiment à se retrouver à leur volant, pare-choc contre pare-choc : il faut donc favoriser cette distraction. C’est ainsi que naît la nouvelle autoroute Paris-Paris. Au départ, elle comporte cinq voies, puis rétrécit à quatre voie après cinq kilomètres pour finir contre un mur vingt-cinq bornes plus loin. Dès le premier jour, le nouvel ouvrage est pris d’assaut, l’embouteillage dépasse tous les records. Dans ce domaine, c’est une des plus belles réussites routières de ces trente dernières années. Il faut l’intervention de vingt cinq pelotons de gendarmerie pour dégager les véhicules. L’évènement occupe les journaux télévisés des principales chaînes de télé, avec interviews de routiers internationaux et grognons à la clé :

-          Il n’y a qu’en France qu’on voit ça !!….

Julien Poulichon sent confusément qu’il vient de réussir une grande première internationale. L’Esprit le complimente d’ailleurs chaudement, affirmant qu’il n’aurait pas fait mieux et que les français, qui ont passé trente heures dans l’immobilité absolue dans leur véhicule, lui en seront éternellement reconnaissants.

Le second jour, l’Esprit pense que, pour aider les français, il faut rationaliser leur accès aux soins. La plupart d’entre eux sont ravis de se rendre chez le médecin quand ils sont en bonne santé, pour avoir le plaisir de s’entendre dire qu’ils se portent comme des charmes et qu’à leur âge, c’est vraiment exceptionnel. Le Docteur Patagrin, aidé de l’Esprit, développe une nouvelle invention. Il s’agit d’un cabinet médical un peu particulier. Le patient entre dans une salle d’attente puis passe devant une machine parlante qui lui déclare qu’il n’a strictement rien et que, franchement, à son âge, c’est vraiment top ! Comme le Docteur Patagrin a remarqué que le français adore patienter longuement dans une salle d’attente bondée pour apprendre avec ravissement ce diagnostic, il améliore encore son invention : il est bientôt possible de s’entasser à cinquante dans une salle incommode et d’attendre son tour trois heures, en consultant des magazines déchirés et vieux de six mois. La France des habitués des cabinets médicaux s’enflamme : le Docteur Patagrin est porté triomphalement jusqu’au Prix Nobel et termine sa carrière à l’Académie des Sciences.

Le troisième jour, l’Esprit illumine Jean-Pierre Grosjean, l’instituteur de Perreux-les-Deux Eglises. Jean-Pierre remarque que les parents d’élèves de son village affectionnent les devoirs de maths qu’il donne à ses élèves de CM2. Aucun des enfants n’exécute lui-même les exercices demandés. Les parents ne supportent pas que leur progéniture fasse partie des fameux « élèves en difficultés ». Jean-Pierre exploite cette attirance des adultes pour la science mathématique. Il convoque les parents chaque fois qu’il rend un devoir, tandis que les enfants restent au chaud dans leur lit. Bien tranquillement. Aujourd’hui, Jean-Pierre se tient devant le front des troupes, ses copies à la main :

-          Monsieur Berthelet ! Je ne suis pas content, votre moyenne baisse, Monsieur Berthelet !

Sébastien Berthelet, directeur du Grand Magasin « L’Eté » baisse la tête : il sait qu’il n’a pas bien compris le cours sur les fractions. Pierre, son fils ne va pas être ravi !

-          Madame Baudicourt, 14 ! Il y a du mieux, j’en parlerai à votre fille !

Madame Baudicourt, la concierge de la Mairie, frétille sur sa chaise : elle a potassé le sujet avec Madame Boulichet. La bouchère du village connaît bien les fractions et les pourcentages. Jean-Pierre fustige encore un ou deux parents paresseux qui mettent en péril leur avenir : ils devront écrire cent lignes, signées par leur enfants. Puis, il libère sa classe : il a fait du bon travail, ce matin. Il pourra de nouveau donner des devoirs aux gamins avec la certitude de faire travailler les parents.

Le quatrième jour, l’Esprit s’aperçoit que les français veulent jouer. Surtout à des jeux de grattage : il a l’impression que le simple fait de racler un petit carton les transporte de bonheur. Il ne faut pas les décevoir. Il invente donc un jeu de grattage : le Gratti-Gratta. L’Esprit est fier : l’expression est idiote, le jeu l’est aussi. Il s’agit simplement de gratter un carton : on ne gagne jamais rien. Les français, alertés par leurs messages publicitaires habituels, se jettent sur l’innovation. On les voit, à quatre pattes sur les trottoirs ou ardemment penchés sur des tables de bistrots, gratter des piles de tickets multicolores. Soudain, ils relèvent la tête, les visages radieux, illuminés de joie, pénétrés de bonheur :

-          Victoire ! Encore perdu !

La Française des jeux est débordée par la demande de grattage. Néanmoins, un couac se produit : une joueuse habituelle découvre un lot de 50 000 euros en grattant son cinquante troisième ticket de la journée. Quelle erreur ! La Française des Jeux doit s’excuser et  rembourser le prix du ticket !

Voici qu’arrive le cinquième jour. Il est temps de délivrer les hommes et les femmes d’un grave fléau : le téléphone portable. L’Esprit créé le mobile qui ne les dérange plus. L’invention est considérée comme géniale par la presse spécialisée. L’objet ressemble à un téléphone portable sophistiqué, mais il ne sonne pas ni ne vibre. Pour une bonne raison : il n’est relié à rien. Ainsi des millions d’abonnés pourront bénéficier de cette merveilleuse trouvaille sans être constamment dérangés. Combien d’entre eux, ayant oublié d’éteindre leurs sonneries, sont surpris au beau milieu d’une conférence importante par un le grand air de Carmen qui s’élève soudainement de leur poche ou de leur sac à mains ! Combien d’entre eux sont obligés de répondre au téléphone en voiture au risque d’un grave accident, alors que l’exercice est interdit par la loi ! Avec l’invention de l’Esprit, ces petits soucis sont terminés.

Le nouveau téléphone portable rencontre tout de suite un succès considérable. Les abonnés se ruent sur ce nouveau gadget libérateur. L’Esprit, toujours dans le but d’améliorer le service au consommateur, perfectionne encore l’outil en incluant une fonction « faire semblant ». Désormais, le client pourra « faire semblant » de consulter des SMS sur son téléphone. Bien entendu, les SMS seront fictifs puisque l’instrument ne transmets rien, mais l’Esprit a bien remarqué que le français aime consulter son objet fétiche lorsqu’il sort de réunion, tout en prenant l’air grave pour faire croire à ceux qu’il croise qu’il est en relation avec des milieux très importants.

Le sixième jour, l’Esprit a encore une idée, mais Dieu qui suit ses exploits du haut des cieux l’arrête. L’Etre suprême trouve que ça commence à bien faire comme çà : il préconise à l’Esprit de prendre un peu de repos. Il le félicite : la vie quotidienne des français a connu, grâce à son intervention, une évolution importante. Mais il serait préférable de la suspendre pour ne pas faire trop de jaloux à l’étranger !

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