Une belle prise (par Tintin)

 Je n’ai jamais vu la mer. Je crois que j’aurais aimé le roulement incessant des flots, les criaillements des mouettes fugueuses, l’horizon qui s’enflamme lorsque vient le crépuscule. J’ai du me contenter de l’imaginer à partir des récits de voyageurs bienveillants. Imaginer que je voguais sur le navire amiral, droite sur le gaillard d’avant, giflée par le vent et les embruns, goûtant les premières ardeurs du soleil levant tandis qu’autour de moi les hommes hurlent la manœuvre et que les mousses grimpent comme des insectes entêtés dans les cordages et les mâts. Ou alors, j’aurais pu simplement fouler ces plages désertes dont le sable est si doux sous le pas. En hiver, on dit que le ciel y est bas, le paysage serein et qu’on y est bien pour méditer.

Entourée des tours de mon château, des courtisans et des fous du roi, non seulement je n’ai jamais contemplé l’océan, mais je n’ai jamais rien pu voir d’intéressant. Je ne connais pas le peuple de mon royaume. Il parait que c’est inutile pour régner efficacement. La populace n’a pas à interférer dans les affaires de l’Etat, il ne manquerait plus qu’elle puisse donner son avis ! Il ne m’a pas été permis de m’occuper des pauvres et des indigents. C’est indigne du sang royal qui coule dans mes veines ! Je n’ai que le droit, les jours de cérémonies, de recevoir la bénédiction des hommes d’Eglise et l’allégeance des seigneurs inféodés. Les chevaux des écuries et Zéphyr, mon destrier préféré, constituent une de mes rares distractions, le seul moyen de soulager pour un moment mon mal de vivre. Pourtant mes ballades équestres sont limitées, je ne suis pas autorisée à sortir du pré carré des jardins majestueux de notre palais. La garde royale aurait tôt fait de me rattraper si j’avais des envies d’élargissement. Le Roi, mon époux, vit très entouré, comme défendu par ses conseillers. C’est un homme important, puissant, son pouvoir est à la fois redouté et convoité. Lui aussi bouge peu et sort rarement. Il est tellement assiégé, cerné, attaqué de toutes parts qu’il doit être rigoureusement protégé par sa garde rapprochée. Voilà bien longtemps que nous ne passons plus de doux moments ensemble !

Le sol de mon palais est pavé de carreaux noirs et blancs dans toutes les pièces. Nulle fantaisie ou gaieté dans ces parterres désolants de monotonie ! Quel manque d’imagination ! Parfois, j’ai l’impression que ce carrelage ondule sous mes yeux et  me donne la nausée. Le Grand Chambellan a refusé de reconsidérer la décoration. Cela aurait été pourtant une occupation qui pouvait me faire oublier l’ennui et la longueur des journées. Le Royaume n’a plus un sous dans ses caisses pour satisfaire mes caprices, parait-il. Quel caprice ? Je ne demandais pas grand-chose, juste de quoi vivre dans un décor riant puisque mon devoir me commande d’y rester confinée. Je suis Reine et femme. Justement ! M’a répondu le Grand Argentier, très fier de ses effets. La femme de notre époque, selon l’opinion des Grands du Royaume, n’entend rien aux affaires financières et encore moins à la gestion des dépenses publiques. Alors une reine en plus, vous n’y pensez pas !

Les hommes et les femmes qui me côtoient, que leurs conditions soient hautes, comme les ministres et les courtisans, ou petites comme les valets ou les laquais, ne s’occupent que des affaires du Roi. Je suis seule. Parfois, je croise quelques acteurs comiques dont le métier est de divertir la Cour, ils se contorsionnent ou avancent d’une manière zigzagante pour m’amuser. Certains me content des historiettes charmantes. Mais les bouffons du Palais ne me font plus rire. A peine m’a-t-on concédé la compagnie d’une femme de chambre, laide et triste, dont les favorites royales ne voulaient pas s’encombrer. Ma présence n’intéresse personne, mais pour autant je n’ai pas le droit d’entreprendre, de sortir, de voyager, d’aller à l’océan… Même un vase de Chine jouit de  plus de distractions que je n’en connaîtrai jamais. J’arpente les pièces du palais dans tous les sens : en long, en large, en diagonale. Parfois, la colère me monte au visage : je capture un laquais, pauvre pion égaré dans un monde qui le dépasse, et je le gourmande pour une faute vénielle. Quelle lâcheté de s’en prendre ainsi à un plus faible que soi !

Les cérémonials du lever, du coucher, des repas sont immuables. Mes vêtements, mon langage, jusqu’à la façon dont je dois marcher, tout a été minutieusement édicté par nos ancêtres. Il n’est pas question de contrevenir aux règles du jeu. Les spectacles de danse et de mime me sont imposés par les courtisans. Les auteurs de théâtre hardis sont interdits et pourchassés. La principale distraction de la Cour est la chasse, mais je n’aime pas tuer les animaux.  J’ai mal. J’ai mal à en mourir. Mourir reste la seule issue qui me serait autorisée.

Mais je ne suis pas morte. Dans mon miroir, la silhouette reste élancée et ferme. Si mon visage est marqué de lassitude à certains moments, il rayonne encore d’intelligence et de volonté. Mes yeux ont la couleur de l’émeraude, ils s’illuminent facilement sous l’effet de l’énergie ou parfois de la colère.

Lorsque je montre mon courroux contre des courtisans mal intentionnés, la plupart, peu fiers de leurs manœuvres de flagornerie, ne peuvent soutenir mon regard même si je n’ai pas la permission d’élever la voix à leur encontre. J’exècre ces hommes et ces femmes, oisifs, cruels, arrogants, infatués. Le plus souvent, ils marchent le front bas, la silhouette courbée, l’attitude fourbe. Ils m’insupportent, ils savent qu’aucune flatterie ne m’atteindra et qu’ils n’auront de moi ni avantages, ni passe-droit. Aucun d’entre eux  ne m’a mise en échec.

Je ne suis pas morte. Il me reste la lecture et parfois l’écriture. Je rends visite à Maître Verdure, mon vieux mentor relégué dans les combles du château, préposé à l’archivage des documents anciens du Royaume. Voilà bien longtemps qu’il s’est retiré des intrigues de la Cour. Il ne s’y est d’ailleurs jamais beaucoup adonné, Maître Verdure. Les manœuvres enveloppantes, les scénarios d’attaque à plusieurs coups, il n’y a jamais rien entendu. Il a été rapidement éliminé de la scène politique par des hommes plus cyniques et calculateurs que lui. Seul son statut d’ancien précepteur de sa Majesté l’a préservé d’un destin plus cruel.Non, n’en déplaise à la Cour, je ne suis pas morte. Avec Maître Verdure, j’ai des conversations de haut niveau spirituel sur la vie, la mort, le pouvoir, les hommes, leurs ambitions et leurs petitesses. J’en reviens chaque fois avec une énergie nouvelle qui me permet de tenir tête à toutes les attaques sournoises, les insinuations malveillantes dont je suis l’objet de la part des courtisanes pour me discréditer aux yeux de Sa Majesté. Mais aujourd’hui, quelqu’un s’est jeté sur moi. Je ne suis pas folle quelqu’un ou quelque chose s’est jeté sur moi. Peut-être un spadassin d’une armée rivale. Les escarmouches entre seigneurs se multiplient : nos soldats passent la belle saison à la guerre et les enlèvements pour obtenir des rançons sont nombreux. J’ai l’impression d’un échec personnel : je n’ai rien vu venir, je n’ai pas eu le temps d’appeler. J’ai probablement été cernée par l’ennemi sans même l’avoir aperçu, sans même avoir pu organiser une défense. Me voilà à l’écart dans un endroit que je ne connais pas. Je n’ai plus ce sol pavé de noir et de blanc sous mes pieds. Où suis-je ? Où suis-je ?Notre palais a probablement été investi, notre défense désorganisée et notre armée mise en déroute. Le Roi, lui-même, est sans doute prisonnier, incapable de bouger. Des idées contradictoires se bousculent dans mon esprit : peut-être une autre vie s’ouvre-t-elle enfin, peut-être vais-je mourir ? Que dois-je espérer ?

Lorsque j’ai été assaillie et enlevée, une pensée furtive m’a traversé l’esprit : je n’ai jamais vu la mer. L’idée de l’infini de l’océan me poursuivra jusqu’à la mort.

Jean-Pierre allume enfin une pipe et se renverse dans son fauteuil. A quatre-vingt cinq ans, il aime montrer qu’il a encore l’esprit vif en battant régulièrement son fils Louis aux échecs. Louis n’a pas compris son attaque foudroyante, il a été obligé de sacrifier sa reine. Plus rien ne sauvera son roi. La partie est perdue : il abandonne et se lève en s’étirant les bras :  - Bravo, papa !            

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