Charlotte

Charlotte est entrée dans la police très jeune et est, aujourd’hui, ravie de porter l’uniforme. Cet été, elle ne veut plus penser qu’à elle et à son métier. L’hiver dernier, elle a dégusté, Charlotte ! Bertrand l’a quitté en janvier. Il n’avait pas osé lui annoncer son départ pendant les fêtes : tous des lâches ! Sa mère décèda en février, à 95 ans, certes, mais tout de même ! Au rythme où sa vie s’avançait, Charlotte attendait la prochaine tuile en mars. Rien ne se produisit, enfin rien avant le 31. Ce jour là, en patrouille dans une cité, elle prit un jet de boulon en pleine figure : huit points de sutures, quinze jours d’arrêt. Il parait que ça aurait pu être pire.

En avril, le printemps revenait. A tous points de vue. Charlotte put enfin passer le pont du Premier Mai sans encombre majeure. Depuis, elle remonte la pente, Charlotte. Sportive, la silhouette déliée et volontaire,  elle à l’air bien dans sa peau. Sous l’ombre de la visière de son képi, on devine ses yeux clairs aux aguets, prêts à se montrer furibonds avec le premier contrevenant aux règles du code de la route. Sa chemisette bleu ciel lui va à ravir, le pantalon d’uniforme tombe bien. Elle attire les regards masculins dans la rue. Elle-même n’aurait jamais imaginé que l’uniforme, que l’on dit si souvent prestigieux,  puisse être aussi sexy.

Aujourd’hui, elle est en faction à l’intersection entre le Boulevard Charles-de-Gaulle et la Rue de la République. Le carrefour est réputé accidentogène. Le boulevard, large et bien dégagé pousse les automobilistes à une vitesse excessive.

Soudain, elle sent un frémissement qu’elle connaît bien lui parcourir l’échine : le conducteur de
la Mégane qui vient de déboucher de la rue de
la République, téléphone en roulant. Charlotte est entraînée : son sifflet retentit immédiatement, un geste impérieux du doigt,
la Mégane se gare. Le véhicule lui parait, au premier coup d’œil, digne de la ferraille la plus proche. Elle s’approche de la vitre du conducteur qui s’abaisse.

-« Charlotte ! Ça alors !!!…….. »

Charlotte est habituée à ne pas laisser percer ses émotions en service. Mais elle ne s’attendait pas à croiser le chemin de Bertrand aussi vite. Elle a une hésitation imperceptible, puis se reprend très vite.

Bertrand se serait bien dispensé de cette rencontre inopinée. Il est emprunté et ne sait pas comment aborder la conversation, il essaie d’avoir l’air jovial : 

-« Comment vas-tu ? », balbutie-t-il.

Son sourire figé parait béat, gêné. La mèche rebelle qui lui tombe sur le regard avait plu à Charlotte. Il y a longtemps, si longtemps. Elle se demande même comment elle a pu être séduite par un visage comme celui-ci qu’elle trouve ridicule, en cet instant.

-« Veuillez me présenter vos papiers ainsi que ceux du véhicule, Monsieur ! »

Le sourire s’élargit sur la face de Bertrand :

-« Tu plaisantes, Charlotte ! »

-« Vos papiers !!! »

Bertrand comprend. Charlotte n’a pas supporté son départ, il n’avait pourtant rien à se reprocher, enfin presque. Il sait qu’elle va profiter de son uniforme pour se venger mesquinement. Son copain Julien avait raison. Lorsqu’il lui avait raconté qu’il sortait avec une policière, Julien l’avait prévenu : c’était de la folie douce.

D’un air hautement professionnel, Charlotte examine la carte d’identité et le permis de son ancien amant de quelques mois : ils dévoilent cinq ans de plus que l’âge qu’il lui avait avoué. Non seulement, il est lâche mais également menteur.

-« Vous utilisez le téléphone en conduisant, voter assurance est périmée, le contrôle technique n’est pas fait… »

Elle vient, à voix haute, sur un ton impersonnel, de résumer la situation de l’automobiliste qu’elle a pris en faute, puis elle commence un tour minutieux du véhicule à la recherche du moindre détail suspect.

-« …. Vous n’avez pas de plaque minéralogique à l’arrière et vos feux stop sont cassés ! »

-« Charlotte ! Cessons ce jeu ridicule….. Souviens-toi de nos bons moments….. »

Oui, justement, elle se souvient. Elle se demande même comment elle a pu en venir là. Des week-ends, soi-disant improvisés au bord de l’océan. Le traditionnel plateau de mer sur la plage, sur un fond de soleil couchant. A combien de « prétendantes » a-t-il fait ce coup-là ?

Charlotte, dans une attitude toujours aussi neutre, sort son carnet à souches et commence à remplir le procès-verbal. Bertrand jaillit de son véhicule brusquement. Il est hirsute, mal  peigné, mal rasé. Charlotte remarque son col de chemise sale, son costume froissé.

-« Charlotte, je traverse une mauvaise passe, en ce moment… »

Charlotte n’est pas étonnée. De toutes façons, elle a toujours connu Bertrand dans une mauvaise passe. Pendant les quelques mois qu’a duré leur union, il avait continuellement des projets plein la tête qui allaient lui assurer la fortune et un avenir radieux. Les mauvaises passes de Bertrand n’apitoient plus la gendarmette.

-« Charlotte ! Ça suffit maintenant ! … Tu trouves ça malin… ?»

-« ..Et je rajoute : insultes à agent de la force publique… »

-« Des ennuis, Charlotte ? »

Sébastien, un collègue de Charlotte, s’est approché. A la vue de sa carrure et de l’épaisseur de ses avant-bras, Bertrand baisse le ton. Charlotte en profite pour lui fourguer son procès-verbal.

Puis, elle poursuit sa route. Au loin, un attroupement s’est formé autour de Bertrand qui cogne le toit de sa Mégane en hurlant, les jantes sont également rouées de coups de pieds. La foule rugit. Mais Charlotte ne se retourne pas. Elle ne se repaît même pas de sa vengeance. Bertrand a ce qu’il mérite comme homme, comme amant, comme automobiliste.

Et puis soudain, un sourire illumine son visage. Elle vient d’apercevoir sa copine Juliette au volant de son Austin Cooper. Juliette s’arrête n’importe comment sur le trottoir en hurlant sa joie. Les deux femmes s’embrassent longuement en babillant. L’Austin Cooper gêne la circulation, elle obstrue une entrée de secours, elle a perdu un phare, les ceintures de sécurité sont bloquées, les essuie-glaces aussi…. Mais dans les bras de son amie de toujours, Charlotte est heureuse.

Tintin

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