Flexibilité de l’emploi

La main d’œuvre doit être motivée, mobile, flexible et adaptable. C’est à ce prix que nous sortirons de la spirale infernale du chômage. Tous les politiciens le disent.

Lundi matin, je serai journaliste. Je dois couvrir le championnat de lutte gréco-romaine du Haut-Beaujolais. La bagarre va être sévère entre Marius de Pommiers et Jojo de Morancé. L’Equipe en a parlé : il y a une place en championnat départemental à prendre. Le patron m’a fait la leçon : comme il n’y avait que deux participants, il n’était pas possible de faire des catégories de poids. Jojo, avec ses 58, 5 kilos, affrontera donc le quintal de Marius. On compte beaucoup sur sa vivacité.

Dans l’après-midi, je filerai au Restaurant des Trois Amis où je tiens la plonge. Le salaire horaire est mesquin, mais j’ai le temps de répéter ma soirée. Je la passerai au Casino comme chanteur de variétés en remettant au goût du jour le répertoire de Tino Rossi. Mais je n’ai pas encore compris pourquoi la direction m’annonce comme un « grand comique venu de Paris ».

Mardi matin, je dois absolument réussir mon certificat de grutier. J’ai essayé ce métier sans avoir de formation. Ma carrière a été brutalement suspendue quand j’ai réussi à coincer la flèche de mon engin dans une fenêtre de l’immeuble côtoyant le chantier. Lorsque une ménagère vociférante, vêtue de sa seule chemise de nuit a rampé sur la structure métallique immobilisée à cinquante mètres de hauteur en essayant d’atteindre ma cabine pour me faire part de son point de vue sur ma manoeuvre, j’ai pris peur. Depuis, j’ai suivi quelques cours rapides qui m’ont permis d’assimiler les bases.

Mercredi, je dirigerai mon orchestre. Enfin, si les violonistes ne se mettent pas en grève comme la dernière fois. L’incident n’aurait pas eu vraiment de conséquence si le pianiste n’avait pas voulu faire preuve de solidarité, suivi du hautbois qui, de toute façon, avait un contrat de médecin à temps partiel à honorer. Il me restait un ensemble grosses-caisses sur les bras que j’ai eu du mal à diriger dans la neuvième de Beethoven.

Dans l’après-midi, il faudra que je me précipite au couvent pour faire moine. L’avantage, c’est que c’est calme. Même très calme. Je crois que le père supérieur apprécie mes prestations pour leur grande quiétude. Il m’a demandé simplement de passer à la pharmacie avant les vêpres. Mes ronflements gênent un peu la concentration spirituelle des frères prieurs.

Dans la nuit, je devrai une garde de maton à la prison municipale comme chaque semaine. Au petit matin, je sers le petit déjeuner des détenus. Certains me regardent en se demandant s’ils ne m’ont pas déjà vu quelque part. Je leur réponds qu’ils doivent me confondre avec mon frère jumeau qui est « homme de main » d’un gangster célèbre, le jeudi entre 15 heures et 16 heures. Son patron est très content de lui, il aimerait même reconduire son contrat. D’autant que mon frère enchaîne directement, après une pause syndicale de dix minutes, avec son emploi de gardien de la paix au commissariat le plus proche.

Le jeudi, je suis romancier. J’écris un livre dont l’action se déroule en Centrafrique. Dans un village retiré, ne vivent que des centenaires qui se portent comme des charmes grâce à la culture d’une framboise magique et à la pratique régulière de l’haltérophilie sous la direction d’un ancien champion olympique. Une horde de légionnaires à la retraite attaquent le village pour s’emparer de leur secret de longévité. Mais tapi dans l’ombre, Maurice, un léopard presbyte défend les vieillards, bec et ongle, ou plutôt crocs et griffes. Entre Maurice et les centenaires existe une connivence ancestrale et mystérieuse qui protège le village de ces envahisseurs lâches et sans pitié. Je n’ai pas encore réussi à expliquer le rapport entre un léopard souffrant de problèmes oculaires et la culture de la framboise en Centrafrique, mais j’y travaille chaque semaine.

Je terminerai la journée comme chanteur de negro-spirituals dans une chorale blanche un peu raciste. Le chef de chœur n’entend pas recruter d’hommes de couleur, prétendant que le racisme, c’est justement de penser que les noirs chantent mieux que les blancs cette musique universelle. Avant de m’endormir, je donnerai une consultation de sinologie à des chinois nés en France.

Vendredi, je poursuivrai un stage de croque-mort. L’activité est florissante parait-il et recrute aisément. Je suis en plein progrès. Lors de ma dernière évaluation, mon patron m’a juste prié d’abandonner, lorsque je travaille, cet air hilare avec lequel j’aborde la vie quotidienne et de manifester devant les familles en pleurs une mine contrite de circonstance. De plus, il semble que je n’ai pas à faire de réflexions sur le poids du cercueil en sortant de l’Eglise. Les défunts ne doivent pas subir de remontrances sur une éventuelle tendance à l’obésité dont ils se seraient sans doute bien passés.

Le samedi, je fais brancardier. Pour soulever un brancard, il faut être deux. Je dois donc me coordonner avec Barracuda. C’est le surnom de mon ami Baptiste que j’attends à huit heures à la sortie de son stage de dresseur de chihuahua. La gestion du brancard est une affaire d’hommes délicats. Le plus difficile est de maintenir le brancard horizontal dans les escaliers. Je crois que Barracuda, qui conduit en général notre tandem lorsqu’il est à l’œuvre, n’a pas encore atteint ce degré de qualification. Je préfère prendre les ascenseurs quand c’est possible.

Samedi soir, je serai physionomiste dans un night club. Pas dans le même que celui de la semaine dernière. Je n’aurais pas du casser la figure au patron qui cherchait à rentrer dans son propre établissement. Il m’avait semblé reconnaître une mine patibulaire que j’avais croisée dans ma prison du jeudi.

Dimanche, je me reposerai. Encore que… Il y a un mois, j’ai effectué un remplacement dans une équipe de foot professionnelle. Mais je ne pense pas que cette intervention se reproduise. J’aurais du relire les règles du jeu.

L’après-midi dominical, j’aime bien écouter les anciens parler du temps d’avant. Certains me font rire : ils essaient de nous faire croire qu’ils ont passé toute leur vie dans le même métier. C’est sûrement une légende.

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