Histoire méchante

                               Un partage équitable 

Je reconnais que nos premières vacances au Cap d’Agde restent un souvenir inoubliable. Tes longs cheveux au vent. Mon corps musclé. Ton petit deux pièces blanc sur ta peau chaude et bronzée. Nos longues parties de ballon en riant sur la plage. Nous n’avions pas beaucoup d’argent : les saucisses frites du Bar des Plongeurs étaient infectes. Mais tu étais superbe, moi aussi. En mémoire de ces moments, je te laisse le paysage que nous avions acheté pour quelques sous, à un peintre amateur sur la jetée. Si ! Tu sais bien, la maison provençale entourée d’un champ de lavande ! Comment ça, on voit le même partout ?

Après, il a fallu entrer dans ta famille. Non, je ne critique pas ta famille, mais ta mère est éreintante, ton père inexistant, ta sœur m’a dragué effrontément et ton frère me doit de l’argent. J’admets que belle-maman se distingue par sont talent de cuisinière – c’est pas comme toi – et que ses déjeuners du dimanche à midi constituent une grande épopée culinaire. Tu es sûre qu’elle ne veut plus que je revienne à sa table ? Allez ! En mémoire du poulet aux morilles de ta mère, je consens un effort : je te lègue la cocotte-minute. Tu devrais aussi lui demander ses livres de recettes. J’ajoute même le four à micro-ondes! Le vieux. Je garde le neuf, j’en ai une plus grande habitude.

Quand nous nous sommes mis en ménage, nous nous étions partagés équitablement les tâches du foyer. Pour participer, j’avais accepté de passer l’aspirateur une fois par semaine. Mal m’en a pris : tu n’as eu de cesse de te décharger sur moi d’autres travaux. J’ai cédé d’abord en époussetant les meubles, pour te faire plaisir. Puis tu m’as obligé à descendre les poubelles. Profitant de ma faiblesse pour toi, tu m’as conduit d’une manière parfaitement insidieuse à débarrasser la table. Pour toutes ces manipulations perverses, il est juste que je conserve le service de porcelaine que nous avait offert tante Marthe ! Oui, c’était ta tante et pas la mienne, et alors ?

Lorsque tu es devenue chef de service dans ta boite, j’ai accepté des concessions dont tu ne t’es peut-être pas aperçue : je suis passé chez le boulanger tous les soirs pour acheter une baguette et je t’ai préparé le petit déjeuner tous les dimanches matin ! Certes, je pouvais tranquillement partir boire un coup avec les copains pendant que tu te rendormais, mais ça  n’a pas de rapport. Comme je sais que tu tenais à ces instants, je te laisse le grille-pain. De toute façon, il faudrait le faire réparer. Tu peux garder ta réserve de chocolat en poudre, j’en ai horreur, je me contente de café.

Et puis Julien est né. Non, je ne le mêle pas à nos affaires, ton gosse. Mais enfin ce prénom, tu ne pouvais choisir un peu moins commun, non? Tout ça parce que tu ne savais plus te passer d’écouter Julien Clerc. Quelle guimauve ! Et moi, qui me suis laissé convaincre ! Le fils de mon copain Dumortier, lui au moins, il s’appelle Esteban-Mauricio. Tu trouves ça ridicule : Esteban-Mauricio Dumortier ? Et bien, moi je pense que son fils ne passera pas inaperçu ! Soyons clairs : je t’abandonne ta collection de Julien Clerc, et je conserve mes vieux disques de Georgette Lemaire.

Quant au poste de télé, il est évident qu’il me revient de droit. De toute façon, je m’en servais plus que toi. Non, je ne cachais pas la télécommande sous mon oreiller ! J’ai peut-être passé plusieurs années avachi dans mon fauteuil à regarder vingt-deux bonshommes courir après un ballon, comme tu dis, mais figure toi que j’ai vécu des moments d’anthologie que je n’oublierai jamais ! Le penalty de Louis Fernandez contre le Brésil en 1986, ça te dit quelque chose ? Tu vois bien que tu ne partages pas mes émotions !

Et pour les meubles, on fait comment ? Comme j’ai tendance à m’allonger en diagonale, il faut absolument que je continue à dormir dans le lit de notre chambre. Je ne suis pas chien : tu peux emporter l’une des deux tables de nuit. Quand à la grande armoire, tu sais bien que c’est la seule qui ne froisse pas mes costumes. A propos de repassage, je passerai tous les mercredis chez toi pour reprendre mes chemises. Oui, bien sûr que tu peux emporter le fer à repasser, pourquoi ?

Pendant qu’on parle du linge, tu peux aussi embarquer la machine à laver. Qu’est ce que ça veut dire : « De toutes façons, tu ne sais même pas la faire marcher »?  C’est tout de même pas de ma faute si le mode d’emploi a disparu. D’ailleurs, je ne désigne personne, mais tout se perd dans cette maison. Un exemple? Mais bien sûr que j’ai des exemples! Où est passée ma raquette de ping-pong ? Tu vois bien que tu es de mauvaise foi ! Le problème n’est pas que nous n’avons plus de table de ping-pong depuis vingt ans, le problème c’est que tu as perdu ma raquette !

Bien entendu, ma collection de volumes reliés de «  La Comédie Humaine » de Zola reste dans ma bibliothèque…. C’est peut-être de Balzac, mais je ne vois pas ce que ça change. Non, je ne les ai pas lus, mais mon père les a lus, lui ! Et il m’a raconté l’histoire !

Et puis, soyons dignes Bernadette, ce n’est tout de même pas le moment de se disputer comme des palefreniers. Tiens, je te fais cadeau du le chat. Non, je n’ai pas remarqué qu’il perd tous ses poils. C’est peut-être toi qui te tapais toutes les visites au vétérinaire, mais figure-toi que je l’aimais bien moi, Nounours. Et puis, c’était réciproque. Tu vois que je fais des sacrifices, j’en attends autant de ta part !

Bon ! Nous avançons grâce à mon esprit de décision. Tu ne m’aides pas beaucoup !

Venons-en aux voitures. J’ai besoin d’une voiture de prestige pour mon job, tu ne l’ignores pas. Je conserve donc la Laguna. Avec la 4L tu pourras encore faire pas mal de trajets. Souviens-toi, nous avons traversé le désert avec elle, il y a vingt cinq ans ! Quelle aventure ! Ce n’est pas parce qu’elle accuse 200 000 kilomètres au compteur qu’il faut la jeter. Et puis, les matins où elle ne démarre pas tu auras toujours la possibilité de compter sur ton voisin du cinquième pour t’aider à la pousser !

Quant au PC, je te l’abandonne, avec tous ses périphériques en plus ! Si ! Je suis parfaitement capable de m’en servir ! Si je n’en ai plus au bureau, c’est parce que mon patron m’a confié une mission de réflexion stratégique à long terme. Et même à très, très long terme. Si tu t’étais intéressée à mon travail, tu serais au courant ! Imagine-toi qu’il m’a même dégagé de tous les autres dossiers ! Je suis quasiment devenu son maître à penser !

L’album de photos ne m’intéresse pas. De toutes manières, les seules photos convenables, c’est celles que j’ai prises lors de notre voyage en Grèce….  Quoi ? C’était peut-être en Turquie, mais il n’empêche que j’ai le coup d’œil pour prendre des photos, moi ! Les photos de l’anniversaire de ta mère, très peu pour moi ! Par contre, l’appareil photo numérique est beaucoup trop compliqué pour toi, il sera beaucoup mieux utilisé avec moi.

Autre chose : les lettres enflammées que je t’envoyais il y a trente ans, j’aimerais les récupérer. Tu l’ignores peut-être, mais c’est un souvenir très émouvant pour moi. J’y avais mis beaucoup de sentiments personnels. Oui, madame, j’assume tout ce que je t’ai écris, y compris les fautes d’orthographe ! Comment ? Il y a longtemps que tu les as jetées ? Bravo ! Ca fait plaisir !

Pour ce qui concerne nos actions, comme c’est moi qui les aie acquises, il est normal qu’elles me reviennent. Qu’est-ce que tu dis ? C’était facile pour moi d’investir, puisque c’est toi qui assumais les dépenses du ménage sur ton salaire? Et alors, il fallait bien que quelqu’un s’en charge !… Bon, je ne suis pas du genre à te jeter à la rue sans rien : je vais te transférer mes Lyonnaise des Eaux….. C’est un peu fort, je fais un geste et tu n’es pas contente ! Les Lyonnaise des Eaux sont peut-être en chute libre, mais tous les spécialistes bien informés savent que ce n’est qu’un mouvement technique et qu’elles remonteront ! 

Julien ? Evidemment puisque c’est toi qui pars, tu n’auras qu’un droit de visite un week-end tous les quinze jours, ainsi que pendant la moitié des vacances scolaires. Comment ça : il a vingt sept ans ? Peut-être qu’il fera ce qu’il veut, mais au niveau des principes, je dois le voir plus souvent que toi!

Tu peux évidemment garder tous les bijoux que je t’ai offerts. Si ! La chose peut te surprendre, mais pour moi l’honnêteté prime : donner c’est donner, reprendre, c’est voler ! Quels bijoux ? Il n’y en a pas tant que ça ? Et la petite broche que je t’ai achetée en revenant du Cap d’Agde ? J’y ai passé mes dernières économies d’alors. Bravo pour la reconnaissance ! Et la bague que tu as enfermée dans ton coffret ? Elle me venait de ma mère. Elle ne m’a pas coûté cher ? Très délicat !

Revenons aux choses sérieuses: le sèche-cheveux, tu peux l’emporter. Je sais, je n’ai plus un poil sur le caillou, merci de me le faire remarquer, mais j’aurais pu en avoir besoin pour autre chose. La boite à pharmacie, j’y tiens : tu te souviens sûrement que je souffre beaucoup de rhino-pharyngites dès que les mauvais jours arrivent ! La table du salon a un pied boiteux, tu peux m’en débarrasser ! Le Scrabble reste chez moi, évidemment : de toutes manières, tu y joues très mal, je ne vois pas ce que tu pourrais en faire ! Quant au vélo d’appartement, il m’encombre : enlève-le donc, tu en as plus besoin que moi !

Pour finir, j’espère que tu auras l’élégance de payer la moitié de la taxe d’habitation cette année, ainsi que les factures d’électricité et de gaz pour la fraction de l’exercice en cours ! Quant à la note téléphonique, tu t’en occupes : tu passais deux heures tous les soirs a appeler tes copines, je ne vais quand même pas en faire les frais ! Tu observeras que je ne te demande rien pour les étrennes du facteur et de la concierge. Je ne m’abaisserai pas à ce genre de mesquinerie.

Le plus gros reste à trancher : l’appartement ! Si j’ai bien compris, tu pars vivre chez Mohammed ? Euh ! Non pardon, Souleymane ! Ah, il s’appelle Moktar ? Il a du mal à payer son loyer ? Comme c’est ennuyeux ! J’en suis bien navré mais tu ne vas quand même pas me laisser avec les traites de l’appart’ sur le dos. Je pense donc qu’il faut que nous partagions ce fardeau.

Voilà une affaire bien menée, je savais que nous étions capables de nous séparer en bonne intelligence, entre personnes civilisées !

Comment ça : j’ai rien compris ? Tu n’es pas d’accord ?

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