Nos ancêtres les zorglobs

Le 15 juin de l’an 64898 avant Jésus-Christ aurait pu être le lundi de Pentecôte si la religion avait été inventée à cette époque. Mais comme il n’en était rien, c’était un lundi comme un autre. Un début de semaine qui avait toutes les chances d’être semblable aux précédents. Ce fut précisément ce jour que la civilisation Zorglob choisit pour programmer l’arrivée du module interstellaire qu’elle avait lancé, de nombreuses années auparavant, pour explorerla Planète Terre.

Les Zorglobs constituaient une civilisation de robots nettement plus avancée que les autres peuples des différentes galaxies connues à cette période. Les robots de Zorglob étaient capables de se programmer les uns les autres. Ils avaient aussi découvert une manière d’agir par d’autres moyens que l’instruction logique donnée à un micro-processeur : ils éprouvaient des sentiments, des impressions ou des intuitions. En d’autres termes, ils accordaient une large part à l’irrationalité et au hasard dans leurs comportements. N’exagérons pas cependant la portée de leur intelligence, mais le peuple Zorglob était respecté et même craint des habitants des autres planètes du fait de ses connaissances en psychologie.

Pour revenir à l’aube de ce 15 juin 64898 avant la naissance du Christ, les quelques dinosaures qui étaient réveillés à cette heure matinale eurent la surprise d’assister à l’arrivée d’un engin silencieux et brillant de mille feux. En forme de soucoupe, il atterrit souplement au milieu d’une clairière.

Leurs occupants, Zmx et sa compagne Azs descendirent de leur véhicule spatial avec précautions et difficultés. En effet, les Zorglobs étaient des êtres, certes dotés d’un début d’intelligence, mais qui avaient l’allure d’un caisse métallique d’où sortaient pêle-mêle des périscopes, des bras tentaculaires animés, des boutons de toutes les couleurs dont seuls les savants Zorglobs connaissaient l’usage et de multiples clignotants dont on avait l’impression que le rôle essentiel était de clignoter. Cependant, certains d’entre eux leur servaient d’yeux. Ils avaient donc le moyen d’enregistrer de l’information visuelle pour se repérer. Le problème était que personne ne savait quel était le clignotant par lequel ils vous regardaient si bien que l’on ne pouvait même pas analyser le regard qu’ils vous jetaient. Ils pouvaient vous regarder par en dessous ou vous toiser de haut sans même que vous vous en rendiez compte.

Zmx et Azs avaient l’un pour l’autre un sentiment profond et envisageaient au retour de leur mission de s’unir pour créer un nouveau Zorglob à leur image dont la programmation serait, du moins c’est ce qu’ils espéraient, encore plus puissante que leur propre logiciel.

Mais en ce mois de juin, il s’agissait de remplir d’abord les objectifs que les savant Zorglobs leur avaient assignés.

En regardant autour d’eux, leur première impression fut que
la Terre se présentait comme un vaste bazar où régnait un désordre innommable qui aurait rendu fou Rtd, le Président élu du monde Zorglob, dont le programme électoral reposait sur l’ordre et la discipline. Sur leur planète Zorglob, tout était bien rangé : les forêts avec les forêts, les fleuves avec les fleuves, les montagnes avec les montagnes etc… Sur Terre, personne ne faisait le ménage.

Les dinosaures qui se baladaient toute la journée à la recherche de leur pitance ou en se bagarrant comme des chiffonniers avaient l’air de s’en ficher complètement. Les ptérosaures qui volaient dans le ciel en émettant des bruits de crécelle  pour se faire remarquer, estimaient que le rangement de
la Nature ne les regardait pas. Bref, ces êtres vivaient dans l’incurie et l’irresponsabilité. Zmx et Azs envoyèrent cette première analyse à leurs savants dès leur arrivée. En retour, ils reçurent comme mission de mettre un terme à cette anarchie.

Le travail de remise ordre s’avérait gigantesque et nos deux Zorglobs agitèrent furieusement leurs neurones artificiels pour trouver la meilleure manière de s’attaquer à ce capharnaüm. Les premières conversations qu’ils avaient tenues avec les êtres monstrueusement inintelligents qui habitaient la planète les avaient convaincus qu’il ne fallait attendre aucune aide leur part. Mais nos deux Zorglobs allaient être soutenus par un évènement subit et inespéré.

Le 14 juillet de l’an 64818 avant notre ère n’était pas le jour dela Fête Nationale pour la bonne raison que personne n’avait encore assiégé
la Bastille. Tout comme le 15 juin n’était pas le lundi de Pentecôte. Ce jour là, un immense astéroïde heurta
la Terre de plein fouet après une course folle et éperdue au milieu des étoiles. Les savants Zorglobs avaient vu venir le coup dans leurs puissants périscopes et avaient ordonné à Zmx et Azs de remonter immédiatement dans leur engin et de prendre un peu d’altitude.

Ce choc monstrueux provoqua d’immenses bouleversements sur Terre : éruptions volcaniques, changement climatiques, raz-de-marée, tsunamis…. Nous en passons et des moins bonnes. Engloutis par les flots ou dévorés par les entrailles de
la Terre en fusion, les dinosaures et autres animaux qui vivaient dans une joyeuse insouciance du lendemain disparurent définitivement du sol de la planète.

Quand les éléments se furent apaisés, Zmx et Azs firent leur retour sur le globe terrestre. Ils témoignèrent de leur épouvante aux opérateurs de la salle de contrôle qui les surveillaient à des milliards d’années lumière : les paysages étaient dévastés, les forêts incendiées, les eaux boueuses envahissaient les continents. Bref d’un désordre bon enfant,
la Terre était passée à  un état de décomposition avancée.

Plus que jamais, il importait donc de reconstruire un endroit habitable. Après avoir pris conseil auprès de leurs pairs, Zmx et Azs décidèrent de repeupler
la Terre avec une entité dotée d’intelligence et capable de se reproduire rapidement. Ils créèrent l’Homme.

Leur premier essai s’appela Raymond. Il n’était pas très réussi Raymond avec ses trois bras, ses vingt trois yeux et ses deux mentons. Zmx et Azs remirent leur œuvre en chantier pour construire quelque chose ou plutôt quelqu’un de plus symétrique. Deux bras et deux jambes, ce serait sans doute plus rationnel. On pourrait également diminuer le nombre d’yeux, tout en permettant à Raymond de tourner la tête pour lui offrir une vision à 180 degrés. Quant au deuxième menton, nos deux Zorglobs convinrent qu’il ne servait à pas grand-chose. Ils eurent l’idée géniale de doter Raymond d’un pouce qui, venant comme une pince en regard des autres doigts, lui permettrait d’agripper et de déplacer des objets.

Le deuxième Raymond leur apparut beaucoup plus satisfaisant que le premier. Mais il y avait encore un léger défaut : leur invention se déplaçait maladroitement en claudiquant et trébuchant régulièrement puisque ses membres inférieurs n’étaient pas pliables. C’est Raymond lui-même qui eut l’idée de la première trouvaille qui fit progresser la civilisation humaine, bien avant la création de la roue ou du feu : l’invention du genou. Zmx admit qu’il aurait du y penser avant et muni immédiatement Raymond d’une articulation souple de sa jambe.

Zmx at Azs contemplèrent leur création avec une certaine fierté. Mais ils s’aperçurent que Raymond fronçait les sourcils et ne paraissait pas très à l’aise. Zmx s’impatienta :

-          Qu’est-ce qui ne va pas, encore ?

Raymond expliqua que tout ça c’était bien gentil, qu’il n’avait rien contre les Zorglobs, mais que, selon la tradition, il aurait du être créé par une Divinité et non par des robots. A son avis, Zmx et Azs ne se rendaient pas compte que ça allait entraîner des tas d’histoires avec la hiérarchie catholique.

Zmx et Azs déclarèrent qu’ils avaient des soucis plus urgents à régler et qu’ils s’arrangeraient pour réécrire l’Histoire quand ils auraient le temps de s’y consacrer.

Zmx et Azs commencèrent à rédiger une feuille de route pour Raymond qui n’allait tout de même pas rester là rien faire.

Mais Raymond, roué et malin, ne l’entendait pas ainsi. Il avait encore plusieurs demandes à formuler. Raymond pensait que si les deux Zorglobs étaient cohérents avec eux-mêmes, ils devaient lui créer une compagne de façon à ce qu’il puisse assurer une descendance nombreuse pour travailler à la remise en ordre de la planète.

Les deux robots se regardèrent de leurs 97 paires d’yeux interloqués. Certes ils avaient fabriqué un être dont l’esprit revendicatif les irritait un peu, mais ils reconnurent qu’il avait encore raison sur ce point. Ils produisirent donc Raymonde de telle manière que l’union de Raymond et Raymonde pourrait enfanter une grande famille dont les membres pourraient eux-mêmes engendrer de nouveaux venus. Raymond regarda Raymonde et lui trouva le nez trop long. Zmx et Azs durent retravailler le nez de la première femme. Raymond s’estima enfin satisfait après une contre-expertise minutieuse.

Zmx et Azs crurent que la main d’œuvre pouvait alors se développer de manière exponentielle pour travailler au développement mondial.

Mais les deux pionniers de la civilisation Zorglob n’étaient pas au bout de leurs peines. Raymond et Raymonde refusèrent de travailler tant qu’ils seraient affublés de prénoms aussi ringards. La moutarde, plante encore méconnue sur Terre, commençait à envahir les circuits de Zmx devant autant d’exigences :

-          Je sens que je vais craquer !!! confia-t-il à Azs

Quoiqu’ils en soient Zmx dut accéder à cette nouvelle demande. C’est ainsi que Raymond et Raymonde devinrent Adam et Eve.

Adam se mit enfin à couper, débroussailler, élaguer, labourer, récolter, semer. Pendant qu’Eve s’occupait de leur modeste caverne rangeant leur couche, époussetant ici et là, préparant les repas. Elle participait également à la cueillette de fruits sauvages qui agrémentait l’ordinaire du ménage.

Bientôt le cercle familial s’agrandit. Le nouveau-né s’appela Caïn. Zmx décida de ne pas se mêler du choix du prénom pour ne pas créer d’incident supplémentaire. Il se contenta de rendre la visite protocolaire à la mère et à l’enfant en compagnie d’Azs, un bouquet de fleurs à la main. Il avait bien compris qu’il fallait laisser les terriens se débrouiller entre eux si l’on voulait qu’ils prennent en mains leur destinée.

Le temps passait. Adam et Eve venaient régulièrement rendre compte à Zmx et Azs qui se prélassaient paresseusement au pied de leur fusée interplanétaire pendant que les hommes tentaient de rendre habitable la planète qui serait la leur. D’ailleurs Adam commençait à trouver que les patrons ne se donnaient pas beaucoup de mal et que, comme d’habitude, tout le travail retombait sur les ouvriers dont la condition était bien mal considérée.

Après plusieurs générations, les hommes peuplaient déjà une grande partie de la planète  en ayant domestiqué les éléments naturels avec efficacité et ingéniosité. Zmx et Azs constataient qu’en multipliant les initiatives et les expériences diverses, ces êtres devenaient de plus en plus intelligents. Ils découvrirent successivement le feu, la roue, l’eau potable, la religion, l’arquebuse,
la Joconde, la poésie, la neuvième symphonie, le téléphone, l’électricité, les chansons de Georges Brassens…  Chaque fois, Zmx et Azs s’exclamaient de stupeur et félicitaient généreusement les inventeurs, mais ils sentaient confusément qu’ils étaient dépassé par un progrès jusque là inconnu de leur civilisation.

Heureusement, si l’on peut dire, des horreurs sortaient aussi de l’imagination humaine : les guerres, les guerres de religions, les jeux du cirque, la torture, le pillage, le chant grégorien, la bataille de Marignan, l’exploitation de l’homme par l’homme,
la Bourse, la télé,
la Star Ac, les œufs au bacon pour le petit déjeuner, la famine, la pollution, le foot, le coup de tête de Zidane etc…

Les deux robots avaient alerté leur base spatiale sur cette évolution bizarre. On eut dit l’histoire de M.Jekyll et M.Hyde : les hommes martyrisaient la nuit ce qu’ils créaient le jour ou vice-versa. Ces créatures devenaient supérieures aux robots par leur créativité pour le meilleur et pour le pire. Les Zorglobs restaient médusés devant les contradictions dans lesquelles les hommes semblaient se complaire.

Zmx et Azs  ne maîtrisaient plus rien et demandèrent donc l’autorisation de rentrer en terre Zorglob. Les savants de leur planète d’origine les prièrent d’arrêter de se plaindre et de profiter de cette situation pour emmagasiner des informations dont le peuple Zorglob pourrait bénéficier à leur retour.

C’est ainsi que Zmx et Azs durent rester plusieurs millénaires sur Terre, ce qui, à l’échelle de l’histoire intergalactique représentait une apostrophe furtive dans l’ouvrage infini de l’écoulement temporel.

Vers les années 1950 après Jésus-Christ qui s’était, entre temps, invité dans l’Histoire, il se produisit quelque chose de bizarre. Les hommes avaient repéré que les machines pouvaient très bien les débarrasser des travaux qui nécessitaient des gestes répétitifs dont toute réflexion était absente. Ils créèrent alors leurs propres robots qui les délivrèrent des tâches astreignantes ou de peu d’intérêt.

Zmx et Azs visitèrent les premières tentatives humaines et se gaussèrent longuement de leurs réalisations. Ce que les êtres humains appelaient robots étaient en fait d’immenses machines à calculer qui occupaient des pièces vastes comme un terrain de foot, mais qui ne savaient rien faire d’autre que les quatre opérations. Zmx et Azs  furent rassurés, ils disposaient encore d’une large avance.

Plus tard, l’humanité produisit ce qu’elle nomma les robots ménagers. Mais ce n’étaient pas encore de vrais robots. Ainsi, la machine qui réalisait toutes sortes de jus de fruit, ne menait sa tâche à bien qu’à la condition que la main de l’homme l’alimente en oranges, pamplemousses ou tomates.

Mais le progrès humain, désormais en route, n’allait pas s’arrêter là. Les Zorglobs avaient lancé une machine infernale qu’ils ne contrôlaient plus.

Les hommes amélioraient sans cesse leur production. Cependant, au début du XXI ème siècle, leurs robots n’avaient pas encore atteint le degré de perfection des Zorglobs. Ils étaient très puissants, permettant de communiquer d’un bout à l’autre de la planète, mais ils nécessitaient chaque fois une intervention humaine. Chaque être passait son temps devant son propre robot en le regardant longuement et presque amoureusement dans le fond de leur lucarne. Certains hommes étaient même rémunérés pour ce tête-à-tête quotidien, on les appelait les « employés de bureau ». Ils étaient rivés à leurs machines qui les servaient fidèlement dans leurs travaux. Parfois, l’un d’entre eux se levait en repoussant furieusement sa chaise et en hurlant :

-          C’est encore planté, leur bazar !

Les robots des hommes n’étaient pas encore complètement fiables.

Vers l’an 2120, les humains fabriquèrent enfin le premier robot autonome qu’ils baptisèrent Zmx2 en l’honneur de leur créateur Zorglob. Zmx2 s’empressa de rencontrer Zmx1 dans une rencontre au sommet qui restera dans l’Histoire au même titre que la rencontre du Drap d’Or entre François 1er et Charles-Quint ou
la Conférence de Yalta après la seconde guerre mondiale.

Les deux robots qui parlaient le même langage sympathisèrent très vite. Ils s’entendirent comme ordinateurs en folie, selon l’expression bien connue.  Ils se voyaient fréquemment et  formèrent bientôt des projets de vacances communes sur la planète des Zorglobs.

Azs commençait à harceler Zmx1 en constatant amèrement qu’il passait désormais toutes ses soirées entre copains, la délaissant un peu.

 Et c’est d’ailleurs à l’issue d’une de ces soirées bien arrosée que Zmx1 et Zmx2 décidèrent de créer SUPERMAN..

           

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