L’horloge infernale (par Tintin)

Chaque matin, les villageois pouvaient voir, sur la place de l’Eglise,  l’abbé Bouchu se tenir la tête à deux mains en implorant le ciel.  Il tournait en rond, allant de ci de là, en gesticulant de ses longs bras et en marmonnant on ne sait quel sermon désespéré. C’est qu’il s’en passait de belles dans le clocher de l’église. Chaque soir, il prenait le plus grand soin de faire monter le bedeau Alexandre pour remettre l’horloge en état de marche, laquelle prenait la plus malin des plaisirs à marquer une heure relevant de la plus haute fantaisie dès le lever du soleil suivant. Il y avait là un secret comme la nuit sombre aime à en créer qui dépassait l’entendement du pauvre ecclésiastique.

 

L’horloge lui avait  joué tous les tours qu’il était possible à un tel mécanisme d’inventer. Certains jours, les aiguilles refusaient obstinément de marquer quoique ce soit, restant définitivement pointées vers le douze. Le dimanche de Pâques, on vit soudain la petite aiguille prendre la place de la grande et indiquer les minutes au lieu des heures ! 

L’abbé Bouchu était connu comme un homme très pieux. Ses paroissiens n’avaient rien à lui reproché. Même la mère Patagrin qui, du haut de ses quatre vingt quinze ans, avait côtoyé une douzaine de curés, avait de l’affection pour lui. Elle était  pourtant sévère avec les serviteurs de la religion, la mère Patagrin. Faiblement occupée par l‘élevage de ses trois poules, elle avait pris l’habitude de donner une note à chacune des prestations des prêtres du village, copiant ainsi la coutume repérée lors des matchs de foot qu’elle suivait assidument à la télé. Dans son hit-parade personnel, l’abbé Bouchu tenait une place très honorable en raison de sa voix puissante qui emplissait l’église du village au moment du sermon, alors que ses prédécesseurs bougonnaient dans leur barbe de telle sorte qu’elle ne captait rien de leurs prêches du dimanche matin. Pour revenir à son sujet de préoccupation, le père Bouchu  s’était d’abord demandé si son horloge était normale. Remontant sa longue soutane, il était monté lui-même dans le clocher pour ouïr  le son produit par l’instrument. Ce jour là, l’horloge s’était parfaitement comportée comme pour mieux le défier. Elle avait émis un tic-tac d’horloge irréprochable, bruit lancinant et régulier qui était revenu sans arrêt aux oreilles du père Bouchu pendant une demi-journée entière,  alors qu’il se tenait caché dans les recoins du clocher en espérant surprendre une incartade de l’objet ennemi.  Le père Bouchu était redescendu marri et doté de fortes courbatures. Il soupçonna alors le bedeau Alexandre de ces turpitudes horlogères. Il savait qu’Alexandre, qui allait maintenant sur ses soixante-dix printemps n’avait pas toujours été le bon numéro qu’il prétendait être maintenant. La mère Patagrin ne se privait pas de colporter les frasques du jeune Alexandre lorsque celui-ci défrayait la chronique villageoise aux environs de son vingtième anniversaire. Ne dit-on pas qu’il aurait pénétré nuitamment dans la chambre de la mère Patagrin en espérant la surprendre en tenue légère ! Le Père Bouchu n’avait pas voulu ajouter foi à un témoignage ancien et un peu partisan, mais l’anecdote lui remontait à la mémoire alors qu’en ce beau matin de printemps, il lorgnait la petite aiguille de l’horloge qui avait décidé de marcher à l’envers. A huit jours de la fête de la Pentecôte, l’abbé prit une grande décision. Il mandata Mauricio, le charpentier, pour démonter intégralement l’horloge infernale. L’homme de l’art s’exécuta et rangea soigneusement l’objet démoniaque dans le garage à vélos du curé. L’abbé Bouchu se trouva tranquillisé, mais aussi  dépourvu puisque, n’ayant jamais porté de montre à son poignet, il n’avait plus aucun repère horaire. Dans les jours suivants, il se mit à commencer les vêpres du soir à n’importe quelle heure tandis que ses confessions avaient lieu, on ne savait plus quand. Le père Bouchu descendit dans le classement de la mère Patagrin.  Cette dernière s’en trouva très surprise et un peu émue, tant il est vrai qu’elle avait placé l’abbé sous sa protection maternelle. Elle prit donc le parti de confesser l’ecclésiastique pour apprendre enfin les difficultés qui le tourmentait dans la gestion de son temps. La mère Patagrin qui adorait prouver son bon cœur et sa grande mansuétude à l’égard de son prochain se rendit immédiatement chez la mercière du village pour acquérir une montre dont elle ferait cadeau au Père Bouchu. Elle estimait qu’elle allait faire là une œuvre d’une grande piété sur laquelle toutes les commères du  village pourraient prendre exemple pour calquer leurs conduites spirituelles. Chez la commerçante, elle examina longuement toutes les montres étalées en vitrine. L’une d’elle avec un fin bracelet de cuir noir lui plaisait particulièrement, mais elle lui trouvait un caractère féminin qui eut été parfaitement inconvenant pour un serviteur de la religion -Ils font les mêmes pour les hommes ? demanda-t-elle en se tournant vers la mercière. La mère Patagrin, toute menue et rabougrie qu’elle était, s’y entendait à merveille pour négocier avec les commerçants en agitant furieusement sa canne chaque fois que ceux-ci se permettaient de la contrarier. C’est ainsi qu’elle obtint à très bon prix qu’une belle montre soit commandée pour le père Bouchu. Le jour du 14 juillet, la mère Patagrin, devant tout le village réuni sur la place de l’Eglise remit son cadeau à l’abbé après que Monsieur le Maire eut terminé un discours soigneusement concocté pour honorer à la fois la fête nationale et les retrouvailles de la religion avec le temps. Et c’est à ce moment là, en plein milieu de la journée, alors que les paysans endimanchés s’apprêtaient à honorer longuement l’apéritif servi sur place, que l’on entendit distinctement les douze coups de midi égrenés  par l’horloge du clocher du fond du garage à vélos où Mauricio l’avait enfouie. 

Laisser un commentaire